Alors que les taux d’intérêt sur les livrets d’épargne classiques peinent à dépasser 2 % et que l’inflation grignote chaque année le pouvoir d’achat des retraités, une mutation silencieuse s’opère dans les portefeuilles des seniors français. Ceux qui, il y a encore dix ans, ne juraient que par la sécurité du Livret A ou de l’assurance-vie en fonds en euros, commencent à lever le regard au-delà des frontières européennes. À l’heure où la croissance stagne en Occident, les économies émergentes – autrefois perçues comme des terrains trop instables pour une épargne de précaution – s’imposent comme une opportunité séduisante. Pourquoi ce virage ? Quels bénéfices peut-on en tirer ? Et surtout, comment l’aborder sans compromettre la sérénité financière d’une retraite bien méritée ?
Pourquoi les seniors se tournent-ils vers les économies émergentes ?
La réponse tient en une équation simple : rendement insuffisant face à l’inflation. En 2025, un épargnant français constate que son Livret A, bien qu’imposé à 0 %, ne lui permet plus de maintenir son capital réel. Même les obligations d’État européennes, longtemps considérées comme des placements sans risque, offrent des taux dérisoires. Dans ce contexte, le rendement moyen de 5 à 7 % observé sur certains fonds investis en Asie du Sud-Est ou en Afrique subsaharienne devient difficile à ignorer.
Clémentine Vasseur, 68 ans, ancienne cadre dans l’industrie pharmaceutique, raconte : « J’ai longtemps gardé 70 % de mon épargne en fonds euros. Mais quand j’ai réalisé que je perdais 1,5 % par an en pouvoir d’achat, j’ai su qu’il fallait changer. » Après deux ans d’accompagnement avec un conseiller patrimonial, elle a progressivement alloué 20 % de son portefeuille à des fonds actions émergents, principalement axés sur l’Inde et le Vietnam. « Ce n’est pas une prise de risque aveugle, précise-t-elle. C’est une décision réfléchie pour ne pas stagner. »
Quels sont les atouts des marchés émergents pour l’épargne senior ?
Une croissance économique supérieure aux pays développés
En 2025, la croissance mondiale est tirée à 60 % par les pays émergents. Alors que l’Europe peine à dépasser 1,8 %, des nations comme l’Inde (+6,1 %), l’Indonésie (+5,3 %) ou le Nigeria (+5,7 %) affichent des performances enviables. Cette dynamique repose sur une jeunesse démographique, une urbanisation rapide et l’émergence d’une classe moyenne consommatrice. Pour un investisseur senior, cela signifie des opportunités dans des secteurs comme la consommation, la santé ou les télécommunications.
Des rendements boursiers plus élevés
L’indice MSCI Emerging Markets a progressé de 18 % depuis le début de l’année, contre 9 % pour le S&P 500. Ces performances ne sont pas dues au hasard : elles reflètent une demande intérieure solide et des politiques économiques volontaristes. Pour les seniors, cela ouvre la porte à des valorisations intéressantes, surtout lorsqu’on investit via des fonds diversifiés plutôt que des actions individuelles.
Un outil de diversification géographique puissant
Investir en émergents, c’est aussi se prémunir contre les aléas économiques européens. « Quand la zone euro vacille, les marchés asiatiques ou africains peuvent continuer à avancer », explique Thomas Lefort, gestionnaire de portefeuille à Lyon. Il cite l’exemple de 2024, où la crise énergétique en Europe a fait chuter les indices locaux, tandis que les pays producteurs de matières premières comme le Brésil ou le Kenya ont profité d’une demande accrue.
Quels types d’investissements sont accessibles aux seniors ?
Les fonds actions émergents
Les fonds communs de placement (FCP) ou les SICAV spécialisés offrent une porte d’entrée simple. Ils permettent de bénéficier de l’expertise de gestionnaires professionnels tout en réduisant le risque de concentration. Des fonds comme le « Pictet Emerging Markets » ou le « Amundi Emerging Equity » sont régulièrement recommandés pour leur gestion prudente et leur historique solide.
La dette émergente en devises fortes
Les obligations d’État ou d’entreprises émergentes, libellées en dollars ou euros, offrent des taux d’intérêt attractifs. En 2025, la prime de rendement par rapport aux obligations américaines est d’environ 1 %, parfois plus selon les émetteurs. Ces titres, bien que soumis à des risques de crédit, peuvent constituer une composante intéressante dans une stratégie de revenus complémentaires.
Les ETF thématiques
Les ETF (Exchange-Traded Funds) permettent d’investir de façon passive dans des segments précis : énergies renouvelables en Inde, fintech en Afrique, santé en Asie du Sud-Est. Leur faible coût et leur liquidité en font un outil adapté aux seniors soucieux de transparence et de simplicité.
Quels sont les risques liés à ces placements ?
L’instabilité politique et réglementaire
Un coup d’État au Niger, une réforme fiscale surprise en Turquie ou une dévaluation brutale en Argentine peuvent impacter négativement un portefeuille. « Il ne faut jamais oublier que certains pays émergents ont des institutions fragiles », souligne Camille Nguyen, économiste au sein d’un cabinet de conseil patrimonial. Elle rappelle que la prudence s’impose, notamment en évitant les pays à risque élevé, même si les rendements y paraissent alléchants.
La volatilité des devises
Un euro fort peut annuler les gains réalisés en roupie indienne ou en real brésilien. Pour contrer ce risque, certains fonds proposent une couverture de change, mais elle augmente les frais. Une autre stratégie consiste à investir dans des actifs libellés en dollars, qui servent de protection naturelle.
Le protectionnisme et les tensions commerciales
Depuis 2023, les États-Unis ont imposé des droits de douane allant jusqu’à 50 % sur certains produits asiatiques, notamment électroniques et textiles. Cette politique a provoqué un ralentissement en Chine et une réorientation des chaînes de valeur. « Ce n’est pas un risque direct sur l’investissement, mais un risque systémique », précise Thomas Lefort. Il conseille donc de privilégier les pays moins dépendants des exportations vers les États-Unis.
Comment investir de façon sécurisée et raisonnée ?
Se faire accompagner par un professionnel
La complexité des marchés émergents exige un accompagnement. Un conseiller en gestion de patrimoine peut aider à définir une stratégie cohérente avec l’horizon de placement, la tolérance au risque et les objectifs de revenus. « J’ai rencontré trois conseillers avant de me décider, confie Clémentine Vasseur. Chacun avait une approche différente. J’ai choisi celui qui ne me vendait pas du rêve, mais des solutions mesurées. »
Diversifier par pays, secteur et devise
La règle d’or : ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Un portefeuille équilibré pourrait inclure 8 à 10 % en Asie du Sud-Est, 5 à 7 % en Afrique, et 5 % en Amérique latine, avec des poids variables selon les opportunités. Les secteurs comme la santé, l’éducation ou les infrastructures numériques sont souvent moins cycliques que les matières premières.
Adapter la proportion à son profil
Il n’existe pas de règle universelle, mais une recommandation fréquente est de ne pas dépasser 20 à 30 % de son portefeuille en actifs émergents, surtout si l’on dépend de ses revenus d’épargne. « Je maintiens 75 % de mon capital en actifs sécurisés, explique Étienne Marchal, 71 ans, ancien professeur d’université. Les 25 % restants sont en unités de compte, dont une partie en émergents. Cela me permet de dormir tranquille. »
Quels supports d’investissement privilégier ?
L’assurance-vie multisupports
Grâce à sa fiscalité avantageuse après 8 ans et sa souplesse, l’assurance-vie reste le support idéal pour intégrer des fonds en unités de compte. Elle permet de mixer des fonds euros (sécurité) et des fonds actions ou obligataires (rendement).
Le PEA-PME
Le Plan d’Épargne en Actions pour les PME inclut désormais certaines entreprises cotées à l’international, y compris dans des pays émergents. Il offre une fiscalité attractive sur les plus-values, à condition de respecter la durée de blocage de 5 ans.
Le compte-titres ordinaire (CTO)
Plus flexible, mais moins avantageux fiscalement, le CTO convient aux investisseurs souhaitant une gestion plus fine de leurs lignes actions ou ETF.
Quelles tendances pour l’avenir ?
Les experts s’accordent à dire que les économies émergentes ne sont plus une option marginale, mais une composante incontournable d’une allocation d’actifs moderne. À l’horizon 2030, la classe moyenne africaine devrait croître de 40 %, tandis que l’Inde deviendra la troisième économie mondiale. « Ce n’est plus une mode, c’est une nécessité », estime Camille Nguyen. Elle prévoit une montée en puissance des investissements durables (ESG) dans ces régions, notamment dans les énergies renouvelables et l’agriculture résiliente.
Conclusion : une stratégie équilibrée pour une épargne dynamique
Les seniors français ne cherchent plus seulement à préserver leur capital, mais à lui redonner du souffle. Les économies émergentes, bien qu’exigeant prudence et vigilance, offrent une réponse crédible à cette quête de rendement. En combinant diversification, accompagnement professionnel et discipline de gestion, il est possible de tirer parti de la croissance du Sud sans compromettre la sécurité du Nord. Le futur de l’épargne senior ne se joue plus seulement entre Paris et Francfort, mais aussi à Mumbai, Nairobi et São Paulo.
A retenir
Les seniors cherchent-ils vraiment à prendre plus de risques ?
Non, ils ne cherchent pas à prendre plus de risques, mais à mieux les gérer. Face à l’érosion du pouvoir d’achat, ils adoptent une stratégie proactive : intégrer des actifs à potentiel de rendement tout en maintenant une base sécurisée. Leur objectif n’est pas la spéculation, mais la préservation de leur niveau de vie.
Peut-on investir en émergents sans être expert ?
Oui, et c’est même recommandé. La plupart des seniors investissent via des fonds gérés par des professionnels ou des ETF diversifiés. Cela permet de bénéficier de la croissance émergente sans avoir à suivre en temps réel les évolutions politiques ou économiques de chaque pays.
Quelle est la part idéale à allouer aux marchés émergents ?
Entre 10 et 25 % du portefeuille en unités de compte, selon l’âge, le profil de risque et les revenus complémentaires. Au-delà, le risque de volatilité devient difficile à supporter pour un retraité dépendant de ses placements.
Les rendements sont-ils durables à long terme ?
La croissance structurelle des émergents – démographie, urbanisation, digitalisation – suggère que oui. Toutefois, elle sera inégale selon les régions et sujette à des corrections. Un investissement en continu, par versements programmés, permet de lisser les effets de marché et de capitaliser sur la tendance de fond.





